Certains
travaux de présentation d'une œuvre peuvent donner l'impression que leur
auteur ne s'est pas assez soucié de savoir qui était vraiment le poète. De
savoir dans quelle société il a vécu, une société conditionnée par un état
donné de civilisation, par l'histoire et par des courants de pensée qui
sont le reflet de celles-là.
Est-ce que cela ne dissimule pas l'aspect humain de
l’œuvre, comme s'il n'y avait aucun lien entre celle-ci et l'auteur,
réduit à un simple nom ? L'art est alors considéré, dans une perspective
esthétique, comme une fin en soi. Il me semble que c'est là un exercice en
vase clos, un bain turc où des esprits transpirent pour interpréter, fort
abstraitement et intellectuellement, une forme plus qu'un contenu.
Il est vrai qu'on ne peut expliquer le génie : il se
rencontre dans toutes les classes sociales, dans toutes les régions d'un
pays, dans les grandes villes comme dans les plus petits villages. On ne
peut qu'étudier sa prédilection pour tel genre, qui devient la forme
d'expression de l'artiste, de l'auteur. Et nous revenons là à un être
humain, en relation avec le monde des hommes. Un être qui a acquis des
habitudes et, peut-être, des complexes dans son environnement, qui a fait
des rêves liés à sa propre expérience.
La littérature et la poésie, qui donc portent la marque de
l'auteur, sont ainsi des reflets de l'histoire – la petite de l'auteur et
la grande. Cela semble évident pour la littérature en prose, qui est
souvent le véhicule de l'histoire ou prend ses idées dans la chronique.
Mais ce doit l'être aussi pour sa partie noble et secrète qu'est la
poésie. Est-ce que celle de Victor Hugo n'est pas faite d'histoire ? Et
celle de Maïakovski, célébrant la Révolution et la projetant dans l'avenir
? Et celle du Futurisme de Marinetti, célébrant le progrès technique qui
ouvre une ère nouvelle à l'homme ? Quant aux grands tragédiens grecs et à
Shakespeare, on sait ce qu'il en est. Mais l'on peut multiplier les
exemples à l'infini.
Or si la littérature et la poésie sont des témoins de
l'histoire passée, elles sont aussi les précurseurs de celle à venir.
Sinon, il serait absolument inutile d'y découper des périodes :
classicisme, romantisme, réalisme, symbolisme, surréalisme et avant-gardes
de toute sorte. Or l'on admet généralement qu'elles découlent les unes des
autres, par réaction contre ce qui est devenu, semble-t-il, une dictature
de la pensée : passé l'époque de l'innovation et de la découverte,
l'esprit ne peut subir de contrainte. Et ici interviennent de nouveau le
poète et l'écrivain pour revendiquer leur liberté : une liberté qui n'est,
en fait, que la poursuite d'un rêve acquis dans la peine des jours et qui
mène leur volonté, telle une vérité qu'il leur faut dire.
Pour cela, la personnalité de l'auteur m'intéresse au même
titre que l’œuvre. Découvrant un homme, je pense, ou j'espère mieux
comprendre son message, qui reflète quelque chose que la vie lui a
apporté, comme une lumière éclairant sa progression.
Mais, en présentant ces articles, qui s'échelonnent sur une
dizaine d'années, je me demande si je me suis bien maintenu dans cette
perspective. Et si celle-ci n'est pas le fruit d'une réflexion qui me
vient trop tard pour avoir pu cerner d'assez près la personnalité des
auteurs : le lecteur devra donc y participer. Cependant, je pense avoir
facilité sa coopération en replaçant les œuvres dans l'histoire du temps.
D'où le titre de cette présentation.
Paul
Georgelin