LA VIE A L’ENVERS
La vie est un beau cadeau. Il n’y a que les natures riches
qui peuvent agrémenter la vie sociale ; chacun peut échanger la joie
d’être comme celle de donner : un mot réconfortant, un sourire. Qui dira
le prix inestimable du sourire ? Nous sommes tous dans le même bateau,
ballotés au grès des forces du destin et nous ignorons les naufrages du
parcours. Tâchons donc de le traverser en nous tenant solidement les mains
pour faire face, ensemble, à l’adversité.
Je suis naïvement enivré par les richesses gratuites que la
vie nous offre et grisé d’avoir des sens pour en jouir : la beauté et le
parfum des fleurs, la fraîcheur des eaux, le chant des oiseaux, l’ombre
des bois, la lumière et la chaleur du soleil.
Il faut savoir vibrer à la beauté des choses et s’émouvoir
de ce qui nous entoure. Combien de femmes et d’hommes se sont pâmés devant
les monuments d’Égypte, les chutes d’Iguaçu ou celle du Niagara, le
théâtre de Sydney, les plages de Rio : Copacabana, Leblon, Ipanéma, les
fjords norvégiens, Las Végas et le Grand Canyon…et n’ont jamais regardé le
soleil couchant dorer les vieilles pierres de leur église, le reflet des
platanes centenaires dans l’eau du bassin de la place publique. Chaque
instant se déguste. Si on sait apprécier les petits bonheurs quotidiens,
le ciel immensément bleu où se perdent les nuages, une heureuse rencontre,
un repas entre amis, alors on supportera mieux les déconvenues de la
journée. Mais c’est surtout le don de soi qui est la racine du bonheur.
De temps en temps, je vais me ressourcer dans un petit
village bâti sur les contreforts des Cévennes où j’ai passé de longs mois
pendant mon enfance. Mes parents, qui habitaient près de la mer, m’avaient
envoyé vivre chez une cousine, quand tout le monde pensait que le
débarquement américain se ferait sur la côte méditerranéenne, entre
Cerbères et Marseille.
Je déambule, toujours avec plaisir, dans les endroits
familiers malgré tous les changements subis. Une nouvelle cité, groupant
une vingtaine de villas, s’est construite sur une hauteur dominant le
village. Jadis, il était impensable de prévoir des habitations sur un
terrain privé d’eau, mais les techniques modernes ont accompli des
miracles.
Ce lotissement est sans âme ; il faut aller la trouver dans
les vieux quartiers qui ont gardé le pittoresque et le caractère d’antan.
Mon plus grand bonheur est d’errer dans les rues étroites à
la recherche des témoins de ma jeunesse.
Surpris par la façade de la maison, car lors de mes
précédentes visites au village, je l’avais toujours trouvée fermée. La
porte d’entrée, en bois de chêne, et les fenêtres à petits carreaux avec
leurs deux volets battants n’étaient plus là, remplacés par des fermetures
en P.V.C. d’un marron foncé qui tranchait sur l’enduit de façade d’un
jaune orangé. Cette fois-ci, les nouveaux propriétaires, présents, des
hollandais, bien entendu, ont accepté, avec enthousiasme, de me faire
visiter le lieu, très fier de me montrer les transformations effectuées.
« Je vous félicite, c’est très beau ! » Je ne devais pas
les décevoir mais je ne retrouvais plus la chaleur du logis de mon
adolescence. J’avais le cœur serré ; tout était bouleversé : les pièces
agrandies au détriment de recoins familiers, un carrelage luxueux
remplaçait tout un pan de mur, blanchi à la chaux, avait disparu pour
faire place à une cuisine américaine. Je n’ai pas voulu visiter les
chambres que je supposais tapissées d’un papier vinyle à grandes fleurs et
agencées en meubles Fly ou en faux campagnard.
Je me suis réfugiée chez mon ancienne voisine, du même âge
que moi, où existait, encore, tout ce que j’avais connu : la cuisine
rustique et près de la cheminée, le placard, avec ses deux grandes portes
en bois, où l’on rangeait la vaisselle et les bonbons qui m’étaient
offerts à chacune de mes venues. Est-il possible que l’on soit si sensible
à de tels détails ? Après le choc qui m’avait ébranlé, cette visite m’a
redonné confiance.
Louis CABROL
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