Ô
vous, hommes, qui me considérez comme un ennemi, obstiné, misanthrope ou
me déclarez tel, comme vous me jugez mal !
Mon cœur et mon âme
furent, dès mon jeune âge, portés à des sentiments de tendresse et de
bienveillance. En outre, j’étais disposé, de tout temps, à accomplir de
grandes actions.
Mais considérez que je
suis victime, depuis six ans, d’un mal incurable que des médecins
incompétents ont encore aggravé. Déçu, d’année en année, dans l’espoir
d’aller mieux, parvenu à la constatation d’une infirmité chronique dont la
guérison prendra des années ou sera peut-être impossible, doué d’un
tempérament d’une ardente vivacité, j’ai dû me tenir de bonne heure à
l’écart, mener la vie d’un solitaire, encore que apte à prendre part aux
distractions de la société.
Si j’ai voulu vaincre
cet état de choses, j’ai été repoussé durement par l’expérience doublement
triste de mon ouïe atteinte.
Toutefois, je ne réussis
pas à me persuader de dire à mon entourage: „parlez plus fort, criez, je
suis sourd.“
Hélas,
comment eût-il été possible d’avouer la faiblesse d’un sens qui aurait dû
être chez moi plus développé que chez les autres, un sens que je possédais
autrefois dans sa plus grande perfection,
un sens tel que sûrement
bien peu de personnes de mon métier possèdent ou l’ont possédé. Non, ce
n’était pas possible.
O Dieu, Tu vois de
là-haut le fond de mon être, Tu le connais, Tu sais que mon amour de
l’humanité et mon penchant au bien y sont présents. Comme tombent les
feuilles d’automne, fanées, l’espoir d’une guérison s’est atrophié pour
moi. Tel que je suis venu ici, je m’en retourne. Disparu le grand courage
qui m’anima souvent au cours des belles journées d’été. O Providence, fais
apparaître une seule fois à mes yeux un jour de joie sans mélange. L’écho
de la vraie joie est absent depuis si longtemps de mon cœur.
Quand donc, ô Dieu,
pourrai-je à nouveau le percevoir dans le Temple de la Nature et de
l’humanité ?
Ludwig van
Beethoven
extraits de
son Testament de Heiligenstadt. octobre 1802