Epanchement
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Épanchement, poème Anne Michel, poète

Épanchement

 

On prétend que le bout du monde s’appelle Patagonie

Mais sait-on, ou fait-on semblant de ne pas savoir

Qu’il s’arrête bien au-delà de ce morceau de sol sillonné

Des anciens séismes qui dessinent un fusil de terre,

Une main qui pointée sur nous, possède à elle seule

La force de chasser ce qui en nous, d’animal est mangeable,

Ce qui en nous de gras sera possible de mettre en bocal

Pour l’hiver, ou de ce suint secret, ainsi la civette

d’âcre devient  parfum dont on fera nectar, ou givre,

ou cire à faire briller les pendulette, l’excrément 

De ces larmes, y a–t-on bien pensé ? Ne pas être rendues

A notre domicile d’amour, n’être pas dans des bras apaisées,

Bercées dans ce nid de chair à la chair emmêlée,

Mais au contraire à notre solitude, notre peau, revenir,

Filles prodigues dont on a supprimé et le nom et les testicules.

De cette Patagonie divergent les tentacules, Terre de Feu

Que l’on croit être limitrophe à la mer et se jeter en elle.

Ironie. Calomnie d’un seul être envers dix mille, ou de dix mille

Envers un seul, tel est l’Enfer où l’on veut que nous écrivions.

La langue de rochers qui clôt notre Amérique s’étire

En d’autres langues qui brûlent l’Océan, là où toute les vapeurs 

S’en vont se mélanger aux rumeurs des bateaux défunts :

 

Tout ce bois ! Tout ce vent ! Toutes ces mains, ces tendons

Aux sillons de vie, d’intelligence, de cœur si ligneux

Que nos gestes en sont malhabiles, et l’esprit qui conduit

nos mouvements bien emplis de raideur… L’Enfer est roide.

Les corps y sont happés bien avant d’y être encerclés,

Et ses flammes consument la beauté de ces paysages

Qui faisaient rêver bien avant que nous y reposions, enfin.

Aucun mot n’a été inventé pour traduire notre souffrance ;

Crier n’est qu’un réflexe, un chœur uni de fibres

Mais toi, gorge, nous diras-tu comment s’amputer des douleurs,

de notre propre mal, accoucher afin de nous délivrer nous-mêmes

Et nous laisser vivantes, même si ce n’est qu’à moitié ?

 

Une voix répète : Qui voudrait prendre note de ce qui est effort

pour reconstituer une tour de Babel neuve,

apporter de nouveaux matériaux

et, même, ourdir un nouveau ciel ?


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Dernière modification : 12 juin 2008
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